Et Nietzsche a pleuré, Irvin Yalom

Hello tout le monde!

J’espère que le temps de l’avent a bien commencé pour vous. Est-ce que vous aussi quand les commerces ont rouvert vous vous êtes précipités à la librairie? 😀 J’étais excitée comme une puce quand je suis rentrée dans la librairie Gallimard de Strasbourg samedi dernier. Quand j’étais à Paris, avant le confinement, j’ai pris l’habitude de me promener dans les rayons de librairies plusieurs fois par semaine, même si je n’achetais rien, et cette habitude me manque vraiment! Il ne faut pas sous-estimer le bonheur que cela peut procurer de passer une heure à farfouiller dans des étagères remplies de petits trésors qu’on n’a encore jamais ouverts ahah! Maintenant je n’attends plus qu’une chose: pouvoir retourner à Paris chez mon libraire préféré et acheter tous mes cadeaux de Noël là-bas!

Mais en attendant, on se retrouve pour parler d’un nouveau livre, un roman assez récent (pas de grand classique aujourd’hui pour changer :P), Et Nietzsche a pleuré, d’Irvin Yalom.

Vous devez savoir maintenant que j’adore la philosophie, mais ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que Nietzsche est le philosophe qui me passionne le plus, celui que je trouve le plus brillant, le plus fin et le plus renversant. Je ne compte pas le nombre de « a-ha moments » que j’ai vécus en lisant Nietzsche ou pendant un cours sur sa pensée. Voilà pourquoi, entre tous les livres d’Irvin Yalom, -il en a aussi écrit sur Spinoza, Épicure ou encore Schopenhauer-, j’ai choisi celui sur Nietzsche. J’avais plusieurs fois croisé les livres de cet auteur en librairie ou sur les réseaux et ma première réaction a été de me méfier de ces livres. En effet, romancer la philo et faire de philosophes qui ont existé et dont la pensée influence toujours tellement notre culture des personnages de fiction, peut être une entreprise périlleuse et très délicate: comment parler d’une philosophie aussi complexe que celle de Nietzsche de manière romancée et accessible au grand public sans la trahir? Cela m’inquiétait d’autant plus avec Nietzsche, parce que ce qu’en a fait l’histoire fait qu’il est souvent mal compris et que sa pensée est approchée avec de nombreux a priori. Pour tout vous raconter, la sœur de Nietzsche était mariée à antisémite et favorable au parti nazi. à la mort de son frère, elle a réarrangé, manipulé, falsifié certaines de ses œuvres, surtout des œuvres que Nietzsche lui-même n’avait pas eu le temps d’éditer, comme la Volonté de puissance et a fait en sorte que la pensée de son frère donne du grain à moudre aux Nazis. Le concept de Surhomme, par exemple, a pu être profondément incompris et manipulé pour coller à l’idéologie nazie, ce qui est vraiment dommage car c’est la notion centrale de sa philosophie: le Surhomme n’est pas une nouvelle race d’hommes, le maillon suivant, plus fort, de la chaîne évolutive de l’homme en tant qu’espèce (en ce sens le surhomme a été associé à l’idéal aryen des Nazis), le Surhomme est, en réalité, l’homme qui se dépasse lui-même, qui « devient ce qu’il est ».

La grandeur de l’homme, c’est qu’il est un pont et non une fin

Voilà pourquoi, il est compliqué de parler de Nietzsche et de lui rendre justice, car, contrairement à ce que sa sœur a voulu faire croire, il été un fervent opposant de l’antisémitisme, au point de rompre son amitié avec le compositeur Wagner, qui partageait les préjugés anti-judaïques propres à son époque et dont la femme, il me semble, était particulièrement antisémite. Ce qui m’a aussi fait peur, c’était la quatrième de couverture et surtout cette phrase: « Friedrich Nietzsche ou le désespoir d’un philosophe ». En effet, on imagine souvent ce dernier comme un philosophe profondément pessimiste (oui d’accord il a lu Schopenhauer, certes) et nihiliste, parce qu’il remet en cause toutes les valeurs de la culture occidentale et même de l’humanité, qu’il perce le voile de toutes les illusions et arrive parfois à des conclusions qui peuvent paraître profondément pessimiste. Sur ces préjugés, deux remarques: 1) Nietzsche n’était pas nihiliste, il montre comment le nihilisme se propage à son époque dans le monde occidental moderne, mais lui-même n’est pas un philosophe qui défend le nihilisme, il l’explique seulement, le conceptualise, 2) la pensée de Nietzsche n’est pas une pensée pessimiste, un pensée de l’abandon, du « à quoi bon vivre ». Au contraire, c’est une philosophie du dépassement. Il nous invite à nous libérer de nos illusions, de nos croyances arbitraires, non pas pour céder à la croyance que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue, que le monde n’a aucun sens, non, il nous invite à le faire pour que nous puissions nous reconstruire de zéro et trouver notre propre vérité, une fois libérés des pseudo-vérités imposées par la morale, la religion et tout système de valeur imposé par l’humanité à l’individu. La pensée de Nietzsche est si révolutionnaire, puissante et belle, du moins à mon avis, que j’avais peur qu’elle soit un peu déformée dans ce roman, ou du moins, qu’il ne lui fasse pas justice. Mais d’un autre côté, c’est un universitaire qui a écrit ce livre, et je me suis dit qu’il devait bien connaître le sujet, sûrement beaucoup mieux que moi, d’ailleurs, et donc j’ai donné une chance à ce livre, qui, ma foi, n’était pas si mal.

1882, Nietzsche souffre atrocement de migraines et nausées violentes, de cécité et d’une foule d’autres symptômes qu’aucun médecin n’a pu comprendre ou traiter auparavant. Mais il souffre aussi de désespoir, même s’il refuse de l’avouer. Lou Salomé, son « ex », prend donc l’initiative de contacter le célèbre docteur Breuer, père spirituel de Freud et précurseur de la psychothérapie et de la psychanalyse, pour guérir le corps et l’âme de Nietzsche, le libérer de ses souffrances dont elle se sent en partie responsable. Breuer se lance dans cette aventure hasardeuse pour faire plaisir à la sublime jeune femme, mais il traverse lui-même une crise existentielle, qui va le rapprocher de la manière la plus inattendue avec son mystérieux patient. On assiste donc dans ce roman à la « psychanalyse » (je le met entre guillemet parce qu’à ce stade c’est un terme anachronique) de Breuer par Nietzsche et inversement, et surtout à la naissance d’une amitié profonde, qui donnera à Nietzsche la force d’entreprendre la rédaction de son Zarathoustra.

Voilà un peu ce qui se passe dans ce roman. Cette rencontre et cette amitié entre Breuer et Nietzsche sont purement fictives et n’ont pas eu lieu dans la vraie vie. Cependant, elles auraient pu arriver. En effet, on peut lire dans la correspondance de Nietzsche que deux de ses amis avaient manigancé pour qu’il consulte le docteur Breuer, mais ça ne s’est pas passé ainsi. J’avoue qu’en découvrant que toute l’intrigue du livre était fictive, j’ai été un peu déçue, parce que cela augmentait drastiquement le degré de romantisation de la vie des deux philosophes. D’autre-part, Yalom, en faisant tourner tout son roman autour du traitement psychologique de Breuer et du désespoir de Nietzsche, se livre allègrement à une « psychanalyse sauvage » (comme dirait mon ancien prof de philo) de ces deux hommes historiques, morts depuis longtemps, et il faut bien garder à l’esprit, que, ce faisant, il les transforme en personnages fictifs. Il ne faut pas croire que Nietzsche ou Breuer, ont pensé ou compris leurs troubles, leurs tribulations intérieurs de la manière exacte dont Yalom les expose. Cela dit, l’auteur se repose beaucoup sur la correspondance de Nietzsche, qui est très très personnelle, pour construire son personnage, ce qui m’a donnée très envie de lire toutes ces lettres!

Mais au delà de ces quelques réserves, j’ai plutôt bien aimé ce livre. En fait, c’est un peu le même genre que les livres de Dan Brown, vous savez, Da Vinci Code, Anges et Démons, que j’ai tous dévorés quand j’étais au lycée, sauf qu’au lieu de parler d’histoire, les livres d’Yalom parlent de philosophie. Donc ce ne sont pas exactement des chefs-d’œuvre de littérature mais l’intrigue est bien ficelée et on apprend pas mal de choses sur Nietzsche, Breuer, Freud, la psychanalyse et le monde intellectuel de l’époque. Même si la philosophie de Nietzsche est abordée un peu en surface, par des petites citations, des petits clins d’œil à ses ouvrages, et qu’on la voit en développement pendant le roman, ce que j’ai trouvé particulièrement intéressant, c’est que ce livre met bien en lumière l’apport de la philosophie de Nietzsche pour la psychanalyse qui n’en était alors qu’à ses balbutiements. Et même si le personnage de Nietzsche est romancé, qu’il est même décrit de manière assez touchante, surtout à la fin, quand il s’ouvre enfin à Breuer, j’ai trouvé que ce livre donnait plutôt bien à voir la beauté, l’originalité de l’esprit de Nietzsche et de sa philosophie complètement à part, une philosophie puissante, pas par l’usage précis ou rigoureux qu’elle fait de la raison, comme on peut le voir chez Descartes, Kant ou Spinoza, mais parce qu’elle est vivante, qu’elle émane autant du cœur que de l’esprit du philosophe.

Franchement, si la philosophie vous intéresse mais vous fait un peu peur ou vous impressionne un peu, les livres de Yalom peuvent être une bonne porte d’entrée. Je n’en ai pas encore lu d’autres mais, le livre que j’ai lu a le mérite de montrer que la philosophie ne se réduit pas à une discipline inaccessible ou à un jeu subtile et pompeux sur les mots, un amour des élucubrations et des problèmes faussement existentiels, comme je l’ai déjà entendue être décrite. Non, c’est une discipline, humaine, trop humaine, et au fond quelque-chose que nous faisons tous, peut-être pas au point d’y dédier sa vie, d’écrire des livres, certes, mais quelque-chose que nous faisons tous: nous interroger sur nous-même, la vie, le sens que l’on peut donner au monde, si on peut lui en donner un, si il en a un qui lui est inhérent ou si tout simplement, nous créons nous-même du sens dans le monde. Yalom rapproche la philosophie de l’humain et donne tort à Flaubert qui écrit dans le Dictionnaire des idées reçues: « Métaphysique: donne l’air supérieur« .

En tout cas, maintenant, j’ai encore plus envie de lire le Zarathoustra qui est dans ma pile de lectures depuis des années mais que je n’ose pas attaquer de peur de ne pas le comprendre. Mais j’ai appris que je ne le comprendrais de toute façon pas si je le lis avec ma tête. Cependant, j’ai peut-être une chance si je le lis avec mon cœur. Oui en effet, le lecteur a parfois aussi l’impression de se faire psychanalyser en lisant Et Nietzsche a pleuré ahah. Je ne l’ai pas encore mentionné, mais c’est vrai que le chemin spirituel accompli par les deux personnage et ce qui en résulte est assez puissant, et que l’ordre dans lequel Yalom agence les idées nietzschéennes et les concepts psychanalytiques (pas encore découverts) est très efficace pour créer de l’intensité émotionnelle et intellectuelle. Bref, si vous voulez vous mettre à la philo ou que vous aimez déjà bien ça, je vous conseille ce roman, tout en vous recommandant d’aller lire Nietzsche à la source pour avoir une meilleure idée sa philosophie.

Je pourrais encore parler philo pendant des heures, mais je pense avoir à peu près tout dit sur ce livre en particulier. Ah non, je tiens aussi à saluer le courage de l’auteur d’oser écrire de la fiction à partir de son domaine de recherches professionnelles, de sa spécialité académique. Je pense qu’en France, si un spécialiste reconnu de Nietzsche écrivait un roman sur celui-ci, il perdrait de la crédibilité, ce qui est vraiment dommage. Je ne sais pas si vous avez aussi cette impression, mais j’ai parfois le sentiment que les intellectuels prennent la fiction pour quelque-chose qui n’est pas « sérieux » et qui nuit à l’exactitude et la précision avec lesquelles il « faut » toujours parler de sa spécialité. Mais même si le roman d’Yalom n’a pas l’allure d’un cours sur Nietzsche, il a le mérite de piquer la curiosité du lecteur, et qui sait, peut-être participera-t-il à la réhabilitation de Nietzsche et à ce que les professeurs aient moins peur d’aborder sa philosophie, certes complexe mais très très puissante.

Voilà tout le monde, je vous souhaite de passer une belle journée et une bonne semaine!

Maurine ❤

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