Décadence romaine ou Antiquité tardive?, H.-I. Marrou

Hello tout le monde!

J’espère que vous avez passé une bonne semaine! Je vous avais demandé sur Instagram si vous préfériez voir un article sur un livre d’histoire ou sur un classique de la littérature anglaise ce dimanche et vous avez plutôt favorisé le livre d’histoire, ce qui m’a un peu surprise, mais ça peut en effet être bien de parler de ce genre de lectures aussi!

Le livre d’aujourd’hui porte, comme vous avez pu le voir dans le titre de l’article, sur l’Antiquité tardive. C’est la période que j’étudie actuellement pour mon master 1 de Lettres Classiques et plus particulièrement les rapports entre le christianisme, qui se développe et s’affirme dans le monde occidental et oriental, et ce qu’il reste du paganisme et des civilisations « classiques » grecque et romaine. C’est donc dans ce cadre que j’ai lu le livre que je vous présente aujourd’hui. Je dois en faire une fiche de lecture pour mon séminaire de « Textes et doctrines de la fin de l’Antiquité » et je me suis dit que cet article pourrait être un bon premier jet et qu’il me permettrait de mettre mes idées en ordre, tout en partageant avec vous un sujet qui me passionne! J’espère que cela vous intéressera aussi!

Henry-Irénée Marrou, qui est-ce? Pour nous, les antiquisants, c’est un nom bien connu, mais il mérite d’être connu de tous, il me semble. Au delà d’être un brillant historien et un personnage clef de l’histoire de la Sorbonne, puisqu’il y a créé la chaire d’Histoire du christianisme, il est aussi un Résistant décoré de la Légion d’honneur, et un musicologue brillant, mais discret car il publiait ses articles musicaux sous le pseudonyme d’Henry Davenson. Historien et personnage historique, il a inscrit pour la première fois l’étude du christianisme au sein des disciplines universitaire et du champ de la recherche historique en France.

J’ai donc choisi son essai, Décadence romaine ou Antiquité tardive?, parmi les autres livres possibles dans la bibliographie du séminaire, tout d’abord parce qu’il me semble que c’est un classique et que la problématique qu’il pose est cruciale pour mes recherches mais aussi pour mieux comprendre, en général, la période qui m’intéresse cette année. Mais ce livre n’est pas du tout destiné uniquement aux spécialistes, il ne s’agit aucunement d’un exposé obscure sur des points extrêmement précis. Il est tout à fait accessible pour tous les lecteurs curieux d’apprendre quelque-chose sur l’Antiquité Tardive. L’objectif de Marrou dans ce court essai d’environ 150 pages est de redorer le blason de l’Antiquité tardive, période souvent délaissée par l’historien et le public, pas du tout étudiée à l’école, sauf sous l’angle péjoratif et pessimiste de la dégénérescence du grand Empire romain. Pour revaloriser l’intérêt historique de cette période et démontrer son importance dans le processus de christianisation du monde occidental et de construction d’une culture « européenne » au Moyen-Âge, Marrou met en lumière les singularités culturelles, esthétiques, religieuses et philosophiques d’une époque qu’il ne suffit pas de traité en comparaison de l’Antiquité classique qui la précède ou du Moyen-Âge qui lui succède.

« L’antiquité tardive n’est pas seulement l’ultime phase d’un développement continu; c’est une autre antiquité, une autre civilisation, qu’il faut apprendre à reconnaître dans son originalité et à juger pour elle-même et non à travers les canons des âges antérieurs. »

La structure du livre, bien qu’elle soit principalement thématique, chaque chapitre abordant un aspect bien spécifique de cette civilisation, suit un déroulement chronologique du début de l’Antiquité tardive (II-IIIe siècles) aux débuts de l’Europe d’après les invasions « barbares », illustrant ainsi le processus de rupture dans la continuité qui caractérise cette époque. Bien évidemment, la rupture la plus significative à cette période est l’apparition d’une « religion nouvelle« , le christianisme, qui répand l’idée de Dieu dans tout le monde méditerranéen ainsi qu’une nouvelle idée de l’Homme, d’un homme qui se pense avant tout comme homme religieux. Mais il ne faudrait pas déduire de l’importance croissante du christianisme et de son « triomphe » au Moyen-Âge, que la rupture est brutale et qu’elle consiste en une annihilation définitive de la culture païenne classique. Au contraire, le christianisme, son iconographie, son art, ses lettres, se construisent sur les fondements de la culture classique et s’opère alors une « synthèse que les siècles révéleront indissoluble entre la foi chrétienne et la culture classique. » Marrou explique même que c’est grâce au christianisme et à sa diffusion et sa permanence dans le nouveau monde occidental, celui d’après la chute de Rome, que la culture classique a survécu aux invasions barbares des peuples du Nord.

« En fait, c’est d’ailleurs de l’église qu’est venu le principe de sa [la culture lettrée] stabilité et la possibilité de son renouveau. »

Marrou comprend que la qualité plus que douteuse de la littérature de l’Antiquité « très » tardive (on parle ici des Ve et VIe siècles, et non des IIe et IVe siècles durant lesquels on assiste au contraire à l’âge d’or de la patristique, la littérature produite par les Pères de l’église, et au renouveau de la littérature païenne, à travers les philosophes néo-platoniciens), la violence qui règne partout à cette époque et le recul de la vie urbaine ait pu conduire à une dépréciation de l’Antiquité tardive et de son apport culturel. Il accuse les auteurs de cette époque d’avoir causé la perte de la culture lettrée à cette époque: « Oui, les voilà enfin repérés, les authentiques « Romains de la décadence »: ce sont ces pseudo-lettrés, ces versificateurs laborieux […] ces auteurs au style ampoulé qui se donnent tant de mal pour ne rien dire que des banalités et qui affectent, d’un ton sentencieux, un savoir qu’ils ne possèdent plus. » Mais il clos cependant son ouvrage, véritable panorama d’une époque trop souvent méconnue et délaissée, en montrant qu’elle a permis l’émergence de « peuples nouveaux« , de cultures nouvelles, émergence favorisée par le travail de conservation et de protection de la culture mené par l’église. Finalement, l’Antiquité tardive se révèle comme une étape cruciale de l’Histoire, qui a ouvert la voie au développement de notre civilisation occidentale.

« Le fait important, en quelque sorte providentiel, est que ces deux évolutions contrastées – la barbarisation des anciennes provinces de l’Empire d’Occident, l’acculturation des peuples du Nord – se soient superposées dans le temps et distinguées dans l’espace. […] Tous nos personnages sont en place: le rideau peut se lever sur l’Europe. »

Un lecture passionnante, courte, et diversifiée, qui touche à des sujets aussi variés que l’architecture, l’art graphique ou le rapport philosophie / christianisme. J’imagine qu’on n’écrirait plus aujourd’hui un livre scientifique et historique dans le style de Marrou, qui, s’il constitue un exemple parfait de dissertation et/ou de mémoire, tombe parfois dans des tournures familières et des jugements personnels. Mais bon, un historien de sa stature peut se le permettre, surtout si ces remarques parviennent à accrocher le lecteur novice ou néophyte au sujet de l’Antiquité tardive et piquer son intérêt personnel pour cette période. Je ne saurais trop vous recommander moi-même de vous intéresser à cette période, qui peut dérouter par sa complexité, mais qui est si essentielle à la construction de notre propre civilisation actuelle, synthèse, plus ou moins équilibrée et marquée par des siècles de réponses et d’opposition à ces deux cultures contrastées, de ce que nous avons hérité des « Anciens », les Grecs et les Romains, et de ce que nous ont laissé nos ancêtres Francs, Goths, Wisigoths, Lombards et autres.

Voilà tout le monde, j’espère que cet article n’était pas trop barbant, j’ai essayé de faire plutôt court et de vous laisser des choses à découvrir par vous-même, et qu’il vous a intéressé!

Passez un bon dimanche et portez-vous bien!

Maurine ❤

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