L’île du Docteur Moreau, H.G. Wells

Hello tout le monde!

Aujourd’hui, on part sur quelque-chose de très différent par rapport au dernier livre. Adieu les bonnes manières et les romances, parlons plutôt de science-fiction!

Je ne sais pas pourquoi, mais j’oublie souvent que j’aime la science-fiction. Ce n’est pas un genre littéraire que j’identifie automatiquement à mon univers et donc je pense rarement à en lire. Mais j’avais une bonne raison pour aller découvrir ce livre. J’ai récemment regardé la série Lost, que j’ai adorée, vraiment c’est une des meilleures séries que j’ai jamais vues, et je me suis dit que peut-être ce roman de H.G Wells avait, au moins en partie, inspiré le synopsis de la série. J’en profite pour parler en quelques-lignes de Lost (j’hésite à lui dédier un article entier, ça vous intéresserait?) et vous la recommander de toutes mes forces! J’avais vraiment des a priori sur cette série, je pensais, en l’entamant, qu’il ne s’agirait que de survie et d’histoires romantiques entre les naufragés et c’était un peu connoté « télé-réalité » dans mon esprit, mais j’avais plus que tort. Il y a de véritables enjeux philosophiques et métaphysiques et des références littéraires et scientifiques dans cette série. J’ai été bluffée par l’intelligence de l’écriture et la construction incroyable des personnages. En plus, l’intrigue est vraiment prenante et passionnante.
Un avion s’écrase sur une île déserte dans le Pacifique, mais les rescapés vont vite découvrir que cette île est bien particulière: elle semble vivante et abrite une créature mystérieuse, qui prend la forme d’un nuage noir éléctro-magnétique. Les découvertes déconcertantes se multiplient (présence d’ours polaires sur cette île tropicale, présence d’un bunker enfoui, de cadavres très anciens dans la grotte où ils se réfugient, etc.) et le plus mystérieux, c’est que tous les passagers semblent liés et ne pas être là par hasard… Je ne veux pas trop en dire, vraiment regardez cette série, elle est passionnante.

J’étais vraiment triste de finir Lost il y a deux semaines et j’ai donc voulu lire l’Île du Docteur Moreau d’H.G. Wells pour rester dans cette univers et découvrir les œuvres qui avaient inspiré une de mes séries préférées.

L’île du Docteur Moreau, H.G. WELLS

Edward Prendick raconte sur le mode du témoignage, dans un document retrouvé après sa mort par son neveu, son séjour hors du commun sur une île tropicale habitée par des créatures hideuses et terrifiantes. Il est rescapé du naufrage de la Lady Vain par un voilier transportant des animaux sauvages, cargaison qui divise l’équipage. à leur arrivée sur l’île, il rencontre le Dr Moreau et est hébergé par Montgomery, son bras droit, qu’il avait préalablement rencontré sur le voilier. Les cris de douleur d’un puma que le Docteur Moreau vivisecte dans la pièce attenante pousse Prendick à fuir l’appartement, mais il tombe, au cours de cette fuite, sur les horribles créatures du Docteur Moreau, des hybrides entre humain et animal. Il prend alors conscience des activités inhumaines du scientifique, qui ne vit visiblement pas loin de toute civilisation pour rien…

« Each of these creatures, despite its human form, its rag of clothing, and the rough humanitiy of its bodily form, had woven into it, into its movements, into the expression of its countenance, into its whole presence, some now irresistible suggestion of a hog, a swinish taint, the unmistakable mark of the beast. »
« Chacune de ces créatures, en dépit de sa forme humain, des guenilles qui lui servait de vêtements, des contours humains grossiers de son corps, portait entrelacée dans ses mouvements, dans l’expression sur son visage, dans toute son essence, quelque-chose qui suggérait à n’en plus douter l’apparence d’un pourceau, un teint porcin, l’empreinte indubitable de la bestialité. »

Le Docteur finit par expliquer son projet à Prendick, qui craint d’être lui-même sacrifié sur l’autel de la science.

« Could the vivsection of men be possible? The question shot like lightning across a tumultuous sky. And suddenly, the clouded horror of my mind condensed into a vivid realization of my danger. »
« La vivisection d’un homme, était-ce possible? La question fit l’effet d’un coup de tonnerre dans un ciel rugissant. Et tout à coup, l’horreur qui envahissait mon esprit sous la forme d’un nuage se condensa et je fis le constat frappant du danger dans lequel je me trouvais. »

S’ensuit un débat passionnant sur les limites éthiques de la science, qui m’aurait bien servi pour l’épreuve de philo du concours de l’an dernier!

« I asked a question, devised some method of getting an answer, and got – a fresh question. […] The thing before you is no longer an animal, a fellow-creature, but a problem. […] The study of Nature makes a man at last as remorseless as Nature. »
« J’ai posé une question, mis au point une méthode pour y répondre, et ai été récompensé par … une nouvelle question. […] La chose qui se tient devant vous n’est plus un animal, un de vos semblables, mais une énigme. […] L’étude de la Nature finit par vous rendre un homme aussi impitoyable que la Nature elle-même. »

Je vous laisse découvrir la fin de ce court roman par vous-même et j’arrête là les spoils, pour parler plus en profondeur de ce livre, et il y a énormément à dire! J’avais tendance à penser qu’on ne pouvait pas classer l’œuvre de H.G. Wells dans la littérature classique, car la science-fiction a un statut particulier et ambigu. Elle est devenue, il me semble, le bouc émissaire de la fiction en général et porte à notre époque tous les reproches qu’on faisaient autrefois à la fiction en général, autrement dit, que ce n’est pas de la « littérature sérieuse ». Mais ce roman d’H.G. Wells, en plus d’être magnifiquement écrit, avec des descriptions saisissante de la nature sauvage et du ciel, qui semble avoir une valeur hautement symbolique dans tout le texte, et des effets d’attente propres à vous donner la chair de poule, aborde des sujets d’une grande importance philosophique, religieuse, scientifique et morale. Je vais surtout me concentrer sur les implications de la théorie de l’évolution qu’il soulève dans ce livre. En effet, c’est la récente et révolutionnaire théorie darwinienne qui prévaut dans le monde scientifique au moment où Wells écrit ce récit, mais on sent déjà ses limites et ses conséquences étiques. Je crois que les deux questions principales que se pose Wells dans ce roman peuvent être résumées ainsi: « Quelle est la véritable nature de l’homme? En quoi sommes nous différents des autres animaux? Et est-ce que notre humanité, notre singularité en tant qu’espèce, peut nous être enlevée comme elle nous a été donnée? » et « Qui est réellement ‘le plus fort’ dans la loi du plus fort? L’homme qui n’accorde de valeur qu’à la partie rationnelle de son essence est-il plus à même de résister à la cruauté de la nature que l’homme sentimental ou que l’homme de foi?« .

La réponse à cette deuxième question, par laquelle je commence, est esquissée par Wells dès le tout début du roman, sous la forme d’une parabole ou d’une prédiction. Après le naufrage de la Lady Vain, Prendick se retrouve sur un rafiot avec deux autres rescapés. Après plusieurs jours à la dérive sans manger et sans boire, l’un des trois passagers, Helmar, suggère « the thing [they] all had in mind » / « l’idée qui [leur] trottait tous dans la tête », à savoir le cannibalisme, pratique prohibée par la plupart des sociétés organisées et la « civilisation » comme on l’entendait à l’époque de Wells. à partir de ce moment là, c’est bien la loi du plus fort qui prévaut dans le rafiot: qui mangera et qui sera mangé? Helmar semble être dans la position du « plus fort », c’est celui qui rechigne le moins à faire ce qu’il faut pour survivre. Le deuxième passager, finit par se rallier à son idée. Prendick, quant à lui, refuse catégoriquement de s’y prêter, il n’a pas le courage de survivre et, selon Darwin, c’est lui qui devrait mourir et être mangé. Mais, il s’en rend bien compte et finit par accepter de jouer le jeu, de tenter sa chance, plutôt que de rester dans sa position de proie certaine. Ils font un pile ou face, c’est le deuxième homme qui perd mais il refuse son sort, attaque le premier et tous les deux passe par-dessus bord et meurent. C’est donc le « plus faible », la proie de départ, celui qui refusait de renoncer à ce qu’il lui restait d’humanité qui a survécu au mâle alpha et à l’autre loup. Ces trois personnages presque allégoriques forment une trinité que Margaret Atwood qualifie de « unholy » / « contre nature / pas sainte » (il faut souligner la notion de sainteté dans cet adjectif, car la trinité est un topos biblique et que justement, la religion et surtout la Bible ont une place importante dans le livre). Prendick, une fois arrivé sur l’île, fera partie d’une nouvelle trinité, – les trois seuls humains sur l’île -, aux côté du Docteur Moreau (le « Père »?) et de Montgomery (Le « Fils »?, qui est arrivé sur l’île après Moreau, condamnait au départ ses expériences mais a fini par y consentir, rejeté par le reste de la société humaine, – j’ai vu une vidéo qui donnait des indices dans le livre suggérant que Montgomery aurait été homosexuel, ce qui expliquerait qu’ils soit parfois dépeint comme vivant lui-même en communauté avec les créatures de Moreau, car ils son rejetés et considérés comme des monstres, comme a pu l’être Montgomery quand il vivait avec les hommes). Le livre a été critiqué à l’époque et taxé de blasphème, et on peut comprendre pourquoi: les références à la Bible sont plus qu’explicites. L’île serait une mini-représentation de la création, Moreau le créateur et les bêtes représenteraient les hommes, ce qui donnerait un ton fort pessimiste au roman: finalement les hommes ont tort de se prendre pour des dieux ou de croire qu’il y ait en eux quelque-chose de plus que dans les autres espèce car ils ne sont que des monstres. Mais, la fin du roman laisse présager un dénouement plus heureux pour l’homme, car c’est à nouveau Prendick qui est le seul de cette trinité à survivre et qu’à la fin de sa vie, il reprend sa place au « milieu », comme dirait Pascal, renonce à la biologie, qui dans la personne du Dr Moreau s’est montrée vaniteuse, pour se tourner humblement vers le ciel immense et inexplicable. Et ce sont la connaissance que certaines choses sont inexplicables et la solitude qui lui apporte la paix à la fin.

Wells tente ensuite de répondre ou de proposer des réponses possibles à la première question grâce aux créatures du Dr Moreau. Ce dernier pense les humaniser en leur donnant l’apparence physique, la forme d’un homme, mais aussi en transformant leur cerveau pour qu’elles puissent penser et avoir un minimum d’intelligence. Le langage est aussi au centre de cette interrogation sur la nature humaine. La capacité à articuler sa pensée et à former des sons intelligibles serait-elle LA marque de l’humanité. La perte du langage est, en effet, un épisode très important de la déshumanisation des créatures à la fin du roman, signe caractéristique auquel Prendick reconnait leur régression: « I first distinctly percieved a growing difference in their speech and carriage, a growing coarseness of articulation, a growing disinclination to talk. » / « J’ai commencé par percevoir très clairement une altération croissante dans leur manière de s’exprimer et de se tenir, une imprécision croissante dans leur articulation, une réticence croissante à parler. » Une fois humanisée, ces bêtes nous ressemblent grossièrement, sont capables de penser et de s’exprimer de manière rudimentaire, mais elles vivent aussi en communauté et respectent des lois. Le roman devient presque une expérience sociale: est-ce le fait de vivre entre nous et que nos relations et comportements soit régulés par des lois qui définissent notre humanité? Est-ce le fait d’adorer un dieu, de la même manière que « le peuple des bêtes » adorent le Docteur Moreau? Toutes ces hypothèses semblent vouées à l’échec tout comme le projet du Dr Moreau de transgresser toutes les étapes de l’évolution et de transformer des animaux directement en hommes, car ses créatures restent des monstres et finissent par retourner à l’état animal. Le fait de voir ces presque-humains revenir à l’état d’animaux nous pousserait même à nous demander si cela ne pourrait pas nous arriver à nous-même, si la théorie de l’évolution de Darwin ne pourrait pas s’inverser et nous réduire à nouveau à l’état d’animaux, comme semble le suggérer l’ébahissement de Prendick devant ce phénomène, et la question qu’il adresse aux lecteurs, mais aussi, semblerait-il, à toute l’humanité: « Can you imagine language, once clear-cut and exact, softening and guttering, losing shape and import, becoming mere lumps of sounds again? » / « Pouvez-vous imaginer que le langage, autrefois limpide et précis, s’émousse et vacille, perde sa forme et son fond, et ne devienne à nouveau que des bribes de son? » La raison et l’invention de la science ne semble pas non plus être des critères particuliers d’humanité, car plutôt que d’élever l’homme au dessus des animaux, et de la Nature (ou du moins à son niveau comme le croit Moreau), elles le rendent impitoyable. Le sort de Moreau est clair: si pendant un temps ses créatures le craignent et le révèrent, il devient le pire monstre de l’île, plus tout à fait un homme, mais mis au ban de leur société, et meurt, tué par sa tentative la plus « réussie ». La question de la particularité de l’homme au sein du vivant ne trouve pas de réponse claire et nette dans le roman, mais seulement des hypothèses, dont la dernière est certainement la plus convaincante: c’est sa capacité à s’interroger, à tourner ses yeux vers les étoiles et à espérer qui rend l’homme humain.

« There it must be I think, in the vast and eternal laws of matter, and not in the daily cares and sins and troubles of men, that whatever is more than animal within us must find its solace and its hope. »
« C’est là, je pense, au sein des lois de la matière, vastes et éternelles, et non pas dans les inquiétudes quotidiennes, les péchés et les préoccupations des hommes, que ce qu’il y a en nous qui excède l’animal, quoi que cela soit, doit trouver sa consolation et son espoir. »

Voilà, comme d’habitude il y aurait encore une multitude de choses à dire sur ce roman et je pense que je le relirai un jour pour plus creuser le texte, qui est d’une richesse incroyable, et en saisir les enjeux plus en profondeur. Ceux qui ont aimé Frankenstein aimeront à coup sûr ce roman, mais il a des particularités qui font que mêmes ceux qui n’ont pas aimé Frankenstein (comment est-ce possible d’ailleurs??) pourront y trouver leur compte. C’est impossible de le lâcher quand on le commence et il est vraiment passionnant.

Ah et est-ce que j’ai trouvé si il avait pu inspirer Lost et en quoi? Alors, oui pour moi le scénariste avait clairement lu ce livre et il y a surement des références dans Lost. La première chose qui saute aux yeux, c’est que l’île dans Lost est aussi le lieu où sont menées des expériences scientifiques mystérieuses, expériences biologiques, sur la fertilité, les neurosciences, menées par la Darhma Initiative. Ensuite, je me demande si la présence d’animaux sauvages qui n’ont rien à faire sur l’île dans Lost, comme l’ours polaire, par exemple, ainsi que la présence de cages vides ne serait pas un easter-egg de ce livre. Enfin, je pense qu’on peut sur certains point rapprocher Locke de Prendick. Et le questionnement religieux et sur la nature de l’homme, de sa relation avec un Dieu et le destin est central dans la série aussi.

Sur ce je ne peux vous recommander assez chaudement ce livre, qui est de mes nouveaux favoris, pour sûr!

Passez une bonne soirée et bonnes lectures!

Maurine ❤

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